La prise de conscience de l’Amérique post-bushiste

« L’argent ne représente qu’une nouvelle forme d’esclavage impersonnel à la place de l’ancien esclavage personnel. »Léon Tolstoï

Il nous semble impératif d’appliquer notre technique aiguisée de la sur-interprétation à une storyline en cours pas toujours appréciée par la communauté des suiveurs, mais que nous trouvons extrêmement significative: celle qui voit le face Shawn Michaels inféodé malgré lui au heel JBL.

Cette storyline est passionnante à plus d’un titre. En tant que telle (elle permet de faire avancer l’histoire et d’appuyer sur certaines caractéristiques des catcheurs concernés) mais aussi et surtout en tant que révélateur plus ou moins inconscient des préoccupations de l’Amérique moderne, rien que ça.

Elle a commencé il y a quelques semaines, quand les deux hommes se sont retrouvés au milieu du ring, en tenue de ville, micro en main. L’arrogant JBL, en costard cravate, est plus fier de lui que jamais, tandis que Michaels, habituellement exubérant, est cette fois sombre et renfermé.

JBL lui tient alors à peu près cet incroyable langage:


— Regarde-toi, Shawn. Une vraie gueule de loser. Je suis au courant de tes ennuis, Shawn. T’en as gagné du fric depuis toutes ces années que t’es une star de la WWE hein, Shawn? Mais ce fric, tu l’as placé en bourse, hein Shawn? Et là, avec la crise, pfiou! Tout s’est envolé, Shawn. Tout. Tu es ruiné. Comment tu vas nourrir ta ravissante épouse, Shawn? Et tes enfants, ils sont encore petits… Comment tu vas te démerder pour leur assurer un avenir convenable, Shawn? Comment tu vas faire pour payer leurs études? Tu n’as plus rien, Shawn. Plus rien. Tu es rui-né.

Shawn ne répond pas et regarde ses chaussures trouées tandis que la foule, interloquée, se tait.


— Et pendant que toi, comme des millions d’abrutis qui ne comprennent rien à la Bourse, vous perdiez toutes les économies amassées dans votre vie… moi, je m’enrichissais! Ma femme a été l’une des premières analystes financières à prévoir la crise, et on a tout investi dans l’or. Je suis devenu encore plus riche, hahaha!

Et ça — on ne sait pas pour l’or — c’est vrai! JBL est en effet marié à la ville à une analyse financière qui avait apparemment tiré la sonnette d’alarme un peu avant les autres.

Bref, JBL propose à Michaels… de l’embaucher. Michaels devra travailler pour lui dans le futur, faire une croix sur ses ambitions personnelles et tout faire pour promouvoir les intérêts de son boss.

Michaels n’accepte pas immédiatement, mais dans les semaines suivantes, la réponse est apportée: tête basse, dévasté, il apparaît plusieurs fois aux côtés de JBL, qui ne cesse de se proclamer son « boss » et l’humilie régulièrement (par exemple lors de la remise des Slammy Awards, sorte d’Oscars du catch, alors que Michaels a remporté la statuette de « vainqueur du match de l’année » — pour sa victoire sur la légende Ric Flair à Wrestlemania 24 —, JBL arrive, écarte sans ménagement Michaels qui venait de commencer son discours de remerciement, et récupère la récompense pour sa pomme). Et Michaels, tout penaud, de rentrer à sa suite en coulisses, JBL emportant le trophée.

Le fait que, dans la vraie vie, Michaels, rien qu’avec ses émoluments à la WWE et avec ce qu’il perçoit en merchandising, pourrait rapidement se refaire une fortune, est complètement secondaire (mais je crois que, au cas où, JBL précise que Shawn est endetté jusqu’au cou et que tout ce qu’il gagne va directement chez ses créditeurs).

Michaels, ultrapopulaire parmi les fans, parviendra même à se faire huer lors d’une promo (discours faisant avancer une storyline), seul sur le ring, micro en main. Pendant dix minutes, alors que la foule scande « You sold out! » (« Tu t’es vendu! »), Michaels raconte sa vie, avec de parfaites mimiques et une honte rentrée très convaincante. Grosso modo, ça donne « J’ai toujours gagné de l’argent grâce au catch. Au début, j’étais jeune, je me payais des fringues, des bagnoles… J’aidais mes vieux potes… Je regardais pas à la dépense. Puis je me suis marié, et j’ai eu deux enfants. J’ai alors tout mis en bourse, et continué d’aider les gens autour de moi, I gave to my church… Et là, avec la crise, j’ai tout perdu. J’ai donc accepté l’offre de JBL. Je ne l’aime pas. Il sait que je ne l’aime pas. Mais j’ai besoin de son argent. Je ne vous demande pas de me soutenir. Je vous demande de me comprendre. » Et il se barre, hué.

Semaine après semaine, la compromission de Michaels ne cesse de s’agrandir. Il aide d’abord JBL à se qualifier pour le match à quatre dont le vainqueur sera l’adversaire du champion John Cena pour le titre au Royal Rumble; lors de ce match à quatre dont voici les dernières minutes, il se couche face à JBL, lui permettant de devenir le challenger numéro un pour le titre; affrontant Cena à une semaine du Rumble, il s’échine à l’épuiser en lui infligeant de longues prises de soumission, afin de l’affaiblir en vue du combat face à JBL, et finit par le vaincre en le mettant KO; et enfin, au Rumble, il tente de faire gagner son boss, sans succès il est vrai (voir l’analyse du Royal Rumble dans la rubrique « au jour le jour »).

Quand John Cena essaie de comprendre de quoi cause Michaels, il crispe la mâchoire à s’en péter les dents.

Depuis, l’employé et le patron se chamaillent sans cesse, au point qu’ils vont combattre à No Way Out avec pour enjeu soit une fortune que JBL devra payer à Michaels, soit la mainmise de JBL sur Michaels et sur la « marque » Michaels jusqu’à la fin des temps. Comme cette seconde option semble particulièrement difficile à mettre en place, il est plus que probable que Shawn gagne et mette ainsi fin à la fois à ses soucis pécuniers et à cette storyline que bon nombre de spectateurs n’apprécient que modérément. Pourtant, comme nous l’avons annoncé, cette histoire est fascinante. Voici pourquoi.

Au-delà du simple intérêt catchesque, ce feuilleton est porteur d’une leçon formidable sur la conscience collective américaine (étant entendu que quand la vraie vie vient se mêler des histoires du monde enchanté de la WWE, c’est bien qu’il y a quelque chose de pourri au royaume du Wallmart), car elle met en présence deux incarnations clés de l’Amérique: le self-made-man millionnaire, personnification du rêve américain de richesse et de gloire, et le p’tit gars du coin, courageux et altruiste, symbole des valeurs à la fois religieuses et civiques de solidarité et d’effort.

Michaels, en tant que vétéran emblématique de la WWE, était le catcheur idéal pour incarner l’Américain lambda — pour rappel il a 43 ans et est apparu pour la première fois en…

1988 (il est à droite sur la photo, à côté du chaînon manquant de Wham). Les fans ont l’impression de le connaître comme un vieux pote.

Il incarne donc ici, plus que jamais un catcheur n’a incarné peut-être dans toute l’histoire du divertissement, l’Américain moyen. Il a bien vécu, il s’est fait du pèze dans les années yeeeha Reagano-Clintoniennes, il a fait confiance au système, il a voulu s’enrichir toujours plus, comme les Américains y sont incités en permanence… et il se retrouve à la masse, à la rue ou presque. Physiquement dégradé, moralement atteint, son moral et sa foi sont en berne. Le concept très américain de « second chance » lui est accordé… mais cette fois, la second chance est un pacte faustien, qui le voit vendre son âme au Diable. Et tout le génie du truc c’est que le Diable, en l’occurrence, c’est précisément ce Système capitaliste en lequel Michaels a cru, ce système dans lequel il a placé tous ses espoirs… ce système qui lui a tout pris, et qui maintenant, sous la forme inquiétante de JBL, lui rend un peu de ce qu’il lui a volé en le condamnant pour la peine à se renier.

Seigneur, pourquoi ne m’as-tu pas dit qu’il fallait lire les petits caractères en bas de l’accord de prêt de subprimes que j’ai signé?

Les sympathies du public sont donc orientées non plus vers le yuppie satisfait, visionnaire en bourse et en pleine bourre à tous points de vue qui descend Wall Street en limo, mais vers le Joe Sixpack next door, qui se débat dans une véritable quadrature du cercle: envoyer chier JBL et perdre sa chance de se refaire financièrement, ou le servir et s’asservir.

Là où les storyliners l’ont jouée fine, c’est quand ils ont décidé que JBL insisterait en permanence sur le sort des enfants de Michaels: ici, il ne s’agit plus de Michaels tout seul, de ses bagnoles et de ses fringues, mais bien de ses gosses. En jouant inconsidérément en bourse, c’est toute sa famille que notre héros a mise dans la mouise. Joe Sixpack doit donc, au nom de ses gosses et de sa femme, se cracher dans l’âme et ramper devant le système qui l’a mis à terre. Une situation qu’on retrouve souvent dans les films de boxeurs (et les plus cultivés de nos lecteurs repenseront au triste sort de Battling Jack Murdock), mais qui est tout à fait nouvelle dans le monde du catch.

N’ayons pas peur des extrapolations: la ruine en bourse de Michaels et sa déchéance qui s’ensuit est une dénonciation implicite, voire explicite, du système ultra-libéral. Mais hors du libéralisme, toujours plus carnassier (ah, ce rictus méprisant de JBL!), point de salut! Le heel est le système financier, le face est l’homme de la rue piétiné par le système, mais il est hué quand, faute de mieux, il doit composer avec le manichéisme traditionnel et lécher la main qui le bat. C’est en s’avilissant qu’il expie son péché. Et son péché, c’est d’avoir cru à l’aspect le plus bassement mercantile du rêve américain!

Il s’agit d’une profonde remise en cause, par la WWE, écho fidèle des sentiments du pays, de toute l’horreur économique qui a présidé à la crise. L’Amérique (Michaels) est salie, humiliée, dégradée et corrompue par son pire ennemi: elle-même (JBL). L’ennemi n’est pas le danger extérieur (le heel russe Vladimir Kozlov, tout le monde s’en fout), pas une cinquième colonne intérieure, mais bel et bien l’une des composantes fondamentales de la puissance américaine: son système financier, qui dévore à présent ses propres enfants. Et l’alternative est nette: à No Way Out (réunion parfaitement nommée), soit Shawn (et avec lui l’Amérique travailleuse et honnête) s’en sort, soit JBL (la tyrannie de l’argent) le réduit définitivement en esclavage… Par cette storyline (que portent des acteurs au sommet de leur art), la WWE accuse avec une virulence inédite (et probablement sans s’en rendre compte) l’inhumanité et l’absurdité du système et appelle, en creux, l’Amérique à se réinventer, loin de ses anciens péchés, ces péchés qu’elle prenait pour des vertus.

Ces dernières semaines, lors des scènes Michaels-JBL, on a vu la WWE planter le dernier clou dans le cercueil du bushisme économique, et implanter dans le cerveau des millions de rednecks qui la suivent avec attention un rejet viscéral du libéralisme carnassier — et, partant, assurer la réélection d’Obama en 2012. Et pour ça, la planète lui dit merci, à la WWE.

Le plus pénible, quand on bosse pour JBL, c’est de devoir sans cesse le complimenter pour ses choix vestimentaires.


Publié

dans